Rentrée d'hiver 2025

Rentrée littéraire Hiver 2025

En janvier et février 2025, j’accompagnerai six textes publiés par quatre maisons d’édition : Au vent des îles, Champ Vallon, L’Atalante (collection Fusion), Quidam et StudioFact. Une fois encore, ce ne sont pas elles qu’on pourra accuser de surproduire et d’envahir les tables des librairies.

Au programme : Littérature francophone (un roman, un recueil de nouvelles), Littérature traduite de l’anglais (Nouvelle Zélande et États-Unis), Roman noir (traduit de l’allemand) et Littérature du réel.

Christophe Grossi

  • Marika Mathieu, L'Impuni, StudioFact, Janvier 2025

10 JANVIER 2025 : L’IMPUNI, MARIKA MATHIEU, ÉDITIONS STUDIOFACT

Dernièrement, j’ai signé une lettre de mission avec les éditions StudioFact qui, ces dernières années, ont publié Le grand remplaçant, enquête sur Bardella ou Crayon noir, roman graphique documentaire sur Samuel Paty. L’éditrice, Clarisse Cohen, qui est passée par Le Seuil essais et La Martinière, se spécialise dans l’écriture du réel avec un prisme large : de l’enquête au doc en passant par la littérature de non-fiction et le roman graphique. Son catalogue (8 titres actuellement) se situera de plus en plus entre La Goutte d’or (pour les enquêtes) et Le Sous-sol en passant par Globe pour les textes plus littéraires. Elle publie 2 à 3 titres par an.

Clarisse Cohen m’a mis dans les mains L’Impuni de Marika Mathieu (autrice et réalisatrice du documentaire sur Outreau qui passe actuellement sur Netflix). J’ai immédiatement été emporté par ce texte au plus près du réel et nourri par les sciences sociales. L’enquête, l’histoire, la recherche, l’analyse s’y mêlent à merveille à la littérature-vérité – à partir d’un cas précis, celui du pédocriminel, le médecin breton Le Scouarnec qui sera à nouveau jugé en février 2025. Et je peux vous assurer que l’autrice écrit ici un livre très important sur le déni collectif, le silence massif, et l’impunité. Car ce n’est pas tant la figure du monstre qui est dessinée là que celle de centaines d’autres visages, ceux des personnes abusées, agressées, bien évidemment mais aussi les nôtres qui avions toutes et tous une bonne raison de ne pas voir et qui avons laissé faire.

Ce n’est pas un livre de fait-divers et ce n’est pas seulement une enquête. Travaillé en SHS mais littéraire, il est l’étape suivante, par son analyse très proche de celle d’Ivan Jablonka dans Le Troisième continent, à celle de La Familia grande ou Triste tigre, par exemple. Sa façon de procéder (injecter de la fiction là où l’enquête, la recherche ou l’analyse n’ont pu aboutir) me rappelle aussi celle d’Alice Géraud dans Sambre ou de Justine Augier dans Personne morale. Et son « impuni » pourrait faire date. Une fois le texte terminé, je n’ai eu qu’une envie : le partager à mon tour afin de faire prendre conscience à toutes et tous de briser les silences et les impunités.

Je vais accompagner la maison d’édition à l’année. Ce livre est le premier que je porte et je suis très fier de vous le confier à mon tour. Il trouvera naturellement sa place dans les rayons Sociologie, Criminalité, Justice ou Actualité quand la seconde partie du procès hors norme aura lieu à Vannes d’ici quelques mois mais je suis certain que sa construction par cercles concentriques plaira également à un lectorat plus littéraire. Les premiers retours de lecture sont à la hauteur du mien : on ne peut lâcher ce livre malgré la monstruosité des propos du pédocriminel ; on est soufflé par le sujet et admiratif devant le travail effectué, la narration et l’écriture.

  • Christian Laval, Marx en Amérique, Champ Vallon, Janvier 2025
  • Chant T. Spitz, Nous autres, Au vent des îles, Février 2025

10 JANVIER 2025 : MARX EN AMÉRIQUE, CHRISTIAN LAVAL, ÉDITIONS CHAMP VALLON

Au mois de septembre, Patrick Beaune, l’éditeur de Champ Vallon m’a demandé si j’accepterais de lire le premier roman du sociologue Christian Laval, connu pour ses livres sur Karl Marx et les Communs co-écrits avec le philosophe Pierre Dardot et publiés à La Découverte. Intrigué, j’ai lu Marx en Amérique. Et j’ai immédiatement été bluffé par ce roman, tant par le fond (sérieux) qui s’appuie sur les travaux de l’auteur que par sa forme romanesque rocambolesque.

Contrairement à ce que vous pensiez, Marx n’est pas mort en 1883. Grâce à Engels et sa fille Eleanor, il maquille sa mort, quitte Londres en loucedé, part incognito aux Etats-Unis. Il changera ensuite plusieurs fois d’identité afin de vivre en harmonie avec la nature chez les Iroquois (Sénécas) sans oublier la lutte contre l’oppression. Il deviendra d’ailleurs un activiste de la cause indienne.
Ce roman est vraiment étonnant, détonnant, aventureux, drôle et même transgressif.
Vous assisterez à des scènes inattendues. Je pense à cette discussion houleuse entre Engels et Marx et un troisième larron complètement bourrés et où Marx remet en cause le terme de « marxisme » ou encore au règlement de compte entre Marx et sa fille Eleanor au pied des chutes du Niagara, elle lui reprochant son attitude paternelle tyrannique.

Même si l’auteur s’est beaucoup amusé à faire de Marx un héros qui change plusieurs fois de visage, de nom et de fonction, ce roman n’est pas une farce. Et bien qu’il connaisse son sujet, je n’ai pas eu l’impression de lire un roman à thèse. A la fin du roman j’ai compris ce qui avait poussé l’auteur à imaginer cette trajectoire originale. Si Marx vivait aujourd’hui, son inclinaison naturelle le pousserait sans doute moins vers le communisme que vers les Communs, ces ressources partagées, gérées et maintenues collectivement par une communauté. C’est d’ailleurs ça qui dans le roman motive Marx à partir vivre auprès des indiens sénécas. Par leur mode de vie, ils répondaient en pratique aux théories du penseur et philosophe alors qu’eux ne l’avaient jamais lu. C’est donc le portrait d’un Marx écologiste que vous découvrirez mais aussi un peu Tintin sur les bords et beaucoup Robin des Bois.

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21 FÉVRIER 2025 : NOUS AUTRES, CHANTAL T. SPITZ, AU VENT DES ÎLES

Dans ce recueil de quatorze nouvelles écrites en vers libres, Chantal Spitz lève le voile sur le Paradis tahitien et sur ses stéréotypes, racontant la violence des hommes, la fébrilité des femmes, la précarité des raerae* – en somme, l’infime fragilité des corps et des âmes polynésiennes. Nadia, Joséphine, Adeline et Louisette souffrent sous les coups de leurs compagnons puisque la haine le dispute à l’amour sur cette île, alors que la maladie menace, ainsi que la mort. La vie des héros est précaire, moralité et besoin de subsister tordant les esprits et les corps qui se soumettent tandis que Tahiti s’ébroue face à la colonisation et à ses conséquences. Avec passion et brutalité, la poésie noire et entêtante de Chantal Spitz nous enveloppe et convoque des images qui ne s’oublient pas.

* jeunes travestis polynésiens, héritiers d’une longue tradition qui occupent une place à part dans la société locale.

Pour celles et ceux qui suivent déjà cette autrice, sachez que Nous autres est la réunion des deux précédents recueils de nouvelles publiés par la même maison d’édition : Cartes Postales ainsi que et la mer pour demeure.

  • Robert Coover, Mascarade, traduit de l'anglais (États-Unis) par Stéphane Vanderhaeghe, Quidam, Janvier 2025
  • Rowan Metcalfe, Celles de la Bounty, traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Henri Theureau, Au vent des îles, janvier 2025

10 JANVIER 2025 : ROBERT COOVER, MASCARADE, TRADUIT DE L’ANGLAIS (ÉTATS-UNIS) PAR STÉPHANE VANDERHAEGHE, QUIDAM ÉDITEUR

Aux Etats-Unis, Robert Coover est aussi critiqué et étudié que Philippe Roth, Thomas Pynchon ou Cormac McCarthy. On le lit un peu moins en Europe. Les hasards de la vie (et de la mort) font qu’il est décédé quelques jours avant que l’éditeur de Quidam ne lance l’impression de MASCARADE, il y a moins de deux mois. Ce roman est donc son dernier écrit et publié, son ultime livre, son œuvre testamentaire comme on dit.

Des articles en janvier salueront le parcours atypique de cet auteur qui vient de nous quitter, un auteur qui attachait autant d’importance au fond qu’à la forme des textes et avait un style ainsi qu’un humour sans pareils. Stéphane Vanderhaegue a d’ailleurs traduit son dernier roman avec beaucoup d’audace.

Alors, MASCARADE, c’est quoi ?

Préparez-vous à entrer dans une drôle de danse où les personnages parlent les uns après les autres sans jamais s’écouter, nous montrant sans le vouloir leur part de vanité, de vantardise, d’ambition, de bêtise aussi. Vous glisserez d’un je à l’autre – c’est la règle du jeu de ce roman –, comme dans ces soirées où vous passez d’une personne invitée à l’autre, d’un sujet à l’autre, où vous êtes coupé au milieu d’une phrase, où vous avez l’impression de ne voir personne. Je suis sûr que vous voyez de quoi je parle. S’il on peut être décontenancé par ce procédé au début du roman, je peux vous dire qu’on devient vite accroc.

Vous allez donc entrer dans un immense penthouse au dernier étage d’un building à Manhattan. L’appartement est chic, une œuvre d’art gigantesque change à mesure que les heures passent. Vous n’avez pas reçu d’invitation et vous ne savez pas qui reçoit, vous ne connaissez pas l’hôte et le propriétaire semble absent. Vous le découvrirez petit à petit en déambulant au milieu de cette foule saoule, droguée, obsédée par le luxe, l’argent facile, le sexe, le consumérisme, l’art conceptuel. Vous serez pris à partie, entraîné dans une ronde où des bouts d’histoires seront racontées par une serveuse, le barman, un avocat, une éditrice, un étudiant, une nonne un peu louche ou par quelqu’un qui comme vous n’avait pas été invité. Vous allez même écouter des gens qui auront été éjectés d’un ascenseur. Chacun parlant de soi, de ses fascinations morbides pour la propriété, chacun ne pensant qu’à soi, à soi et encore à soi !

Difficile de ne pas se souvenir des dernières élections présidentielles en lisant ce roman aujourd’hui, de la vulgarité, de la provocation et des mensonges proférés constamment lors des conférences, sur les réseaux sociaux. Heureusement, ce qui se passe dans ce roman est beaucoup plus drôle que la réalité.

Je fais le pari que vous allez adorer ce roman corrosif, bourré d’énergie. Et vous verrez que, bien que l’auteur ne soit plus en vie, ce qu’il nous laisse de sa littérature est bien vivante, elle.

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10 JANVIER 2025 : ROWAN METCALFE, CELLES DE LA BOUNTY, TRADUIT DE L’ANGLAIS (NOUVELLE-ZÉLANDE) PAR HENRI THEUREAU, AU VENT DES ÎLES

Souvenez-vous : le 25 octobre 1788, la Bounty sous les ordres du capitaine Bligh arrive à Tahiti pour y prélever des plants d’arbre à pain destinés à être acclimatés aux Indes occidentales. Sur la route du retour, au large des îles Tonga, une partie de l’équipage se mutine à l’initiative de l’officier en second Fletcher Christian : Bligh et dix-neuf de ses marins sont abandonnés sur une chaloupe, et la Bounty se tourne à nouveau vers les îles, Tubuai d’abord puis Tahiti. Le 23 septembre 1789, la Bounty quitte Tahiti pour un voyage sans retour ; elle atteindra Pitcairn le 15 janvier 1790 avec à son bord Fletcher Christian, huit marins britanniques, six Polynésiens et douze Polynésiennes… dont un bébé.

En 1808 un chasseur de phoques découvrira qu’Alexandre Smith, le dernier rescapé mâle de la Bounty, et quelques femmes auront fait souche sur Pitcairn. Il faudra attendre quelques années de plus avant que le gouvernement britannique ne vienne sur l’îlot.

Cette histoire a maintes et maintes fois été racontée du point de vue des hommes et des Européens. Ici, Rowan Metcalfe, ancêtre directe de Fletcher Christian et de Mauatua, une des Polynésiennes emmenées sur la Bounty, la raconte avec un autre regard, féminin et Polynésien.

  • Simone Buchholz, River Clyde, traduit de l'allemand par Claudine Layre, L'Atalante/Fusion, Février 2025

13 FÉVRIER 2025 : SIMONE BUCHHOLZ, RIVER CLYDE, TRADUIT DE L’ALLLEMAND PAR CLAUDINE LAYRE, L’ATALANTE, COLLECTION FUSION

C’est avec Nuit bleue de Simone Buchholz qu’une certaine Chastity Riley a pour la première fois fait son apparition en France. Procureure borderline au parquet de Hambourg, amatrice de bières, d’alcools fort et de punchlines, libertaire, indépendante sentimentalement et sexuellement, fidèle en amitié et collègue hors pair, à chaque aventure elle aura séduit de plus en plus de lectrices et lecteurs. Chaque année, en février, nous les retrouvions, elle et ses collègues, elle et ses ami.e.s, avec ferveur. En février prochain, pour nous ce sera la dernière fois. Mais ne soyez pas tristes car cette série policière se termine en musique et en émotion, avec finesse et coudes levés – Chastity étant aussi à l’aise dans les bars écossais que dans ceux de Sankt Pauli.

Tous les collègues du commissaire Faller peinent à retrouver le goût de vivre après son décès. Meurtrie elle aussi par sa mort, la procureure Chastity Riley quitte Hambourg pour trouver refuge en Ecosse où une tante paternelle lui a légué sa maison de Garelochhead. En proie au tumulte, elle est peu encline à accepter cet héritage. Mais Tom, l’amant de sa tante, également accablé par le deuil, la convainc d’aller voir la demeure et lui fait découvrir un pays de légendes. Parallèlement aux eaux du fleuve écossais et aux ombres qui se mêlent aux vivants, une affaire prend de l’ampleur en Allemagne. Mais Ivo Stepanovic et ses collègues n’ont pas la force d’enquêter. Chastity est dans toutes les têtes et dans les cœurs aussi…

Pour votre information, ce dernier tome en grand format dans la collection Fusion de L’Atalante paraîtra conjointement au premier volet en poche chez Rivages noir.

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